Ruban blanc, chiffre noir

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Memorial lights

Publié le 7 décembre 2014

Ariane, finissante à la majeure en criminologie

Le 6 décembre 1989, 14 femmes, dont 13 étudiantes, étaient assassinées à bout portant par un jeune homme muni d’une arme semi-automatique. Cet acte d’une violence sans nom a frappé la communauté québécoise et canadienne: on s’imaginait sans doute que de tels actes de violence envers les femmes ne pouvaient prendre place au sein d’une société nord-américaine civilisée comme la nôtre.

Il y a 25 ans, quatorze personnes, tuées parce qu’elles étaient femmes, parce qu’elles prenaient trop de place, parce qu’elles osaient étudier dans un domaine « pour hommes », nous ont alors rappelé que la réalité était toute autre.

Où en sommes-nous, 25 ans plus tard?

J’ai la chance et le bonheur quotidien d’étudier dans un domaine qui me passionne au plus haut point. Un domaine d’étude majoritairement composé de femmes, justement. Des femmes qui, comme toutes celles qui ont perdu la vie il y a 25 ans, ont une soif de connaissance, une opinion à donner, et de réelles aptitudes et compétences dont peut bénéficier la société. L’idée même que l’on nous fasse violence parce que nous choisissons un parcours professionnel qui nous correspond me révulse, mais je suis consciente qu’il s’agit encore aujourd’hui d’un privilège auquel peu de femmes de ce monde ont accès.

Malheureusement, l’impact de violence faite aux femmes, j’y suis toujours confrontée. Une branche de mon domaine, appelée victimologie, s’attèle à la lourde tâche d’étudier les différents phénomènes régissant la victimisation, tant d’un point de vue statistique que psychologique et judiciaire. L’étude d’une telle discipline nous conscientise et nous sensibilise tout d’abord par rapport aux statistiques de victimisation, qui sont nombreuses. Quelles personnes sont plus susceptibles de subir un acte criminel violent? Est-ce qu’une personne déjà victimisée est plus à risque de subir de nouveau une victimisation? Est-ce que l’âge influe sur le type de victimisation vécue? Les réponses à ces questions se trouvent dans l’interprétation des données auxquelles nous avons accès, et qui nous permettent de comprendre les dynamiques qui entourent les victimes, leurs familles et bien entendu, les criminels.

Bien que la victimologie nous donne accès à un portrait global de cette réalité, ce dernier est cependant très incomplet : ce que les statistiques omettent, c’est le chiffre noir de la criminalité. On appelle ainsi tous les crimes non rapportés à la police ou aux instances judiciaires, et malheureusement, cela représente une très grande proportion des crimes commis. Il est donc très difficile d’estimer ce chiffre. Mais dans le cas de la violence faite aux femmes, des évènements récents dont les échos se sont propagés dans les médias sociaux nous font lentement réaliser l’ampleur de ce chiffre et de ce qu’il implique.

Ce que la victimologie m’apprend, c’est que nous vivons dans une société où, statistiquement parlant, il serait plus logique d’avoir peur d’être violentée par nos proches ou des connaissances que par des étrangers. C’est qu’être jeune et être étudiant ou étudiante, c’est courir plus de risques de se faire victimiser. Et c’est le fait de vivre avec ce bilan révélateur: une femme sur trois vivra une forme de violence ou d’abus sexuel au cours de sa vie.

Ce que la société m’apprend, c’est que ces statistiques ne représentent pas la réalité. La société m’apprend que toutes les femmes sont victimes d’au moins un acte de violence à caractère sexuel au courant de leur vie, et bien souvent plus qu’un. Que cette violence se dessine et s’immisce de manière quotidienne dans nos vies. Et que la prise de conscience de l’existence d’une telle violence, qu’elle soit subie ou qu’on en soit témoin, amène des bouleversements profonds quant à notre perception du quotidien. Cette violence n’a pas besoin d’être physique pour laisser des marques. Sa seule présence de manière quasi constante dans nos vies suffit à nous apprendre que toutes les femmes en souffrent.

La victimologie met ainsi en lumière des phénomènes sociaux que la société ne sait expliquer par elle-même. Elle nous permet d’interpréter ces phénomènes grâce aux données qui sont analysées afin d’en tirer des conclusions sur les agissements de notre population. Vivre en société en tant que femme me fait cependant réaliser l’ampleur réelle de tels phénomènes, et leur portée sur notre quotidien. Elle me permet de pallier les informations que la victimologie ne peut bien souvent pas analyser, faute de données. Ce chiffre noir des crimes envers les femmes, c’est la société, et mon quotidien, qui m’en montrent l’envergure.

La tuerie de Polytechnique nous choque de par la violence à laquelle elle nous a confrontés. Cet acte isolé perpétré par une personne en proie à une détresse profonde ne représente pas la violence subie par les femmes, puisqu’elle est le fruit d’un acte brutal et désespéré. Mais cet acte, et les idées et justifications qui l’ont amené, prennent source dans un phénomène social que l’on ne peut ignorer. Ces idées, véhiculées incessamment, sont les mêmes qui ont amené la tuerie d’Isla Vista, en mai dernier. Ce sont ces idées qui amènent des femmes à se faire violenter et même tuer parce qu’elles refusent les avances d’un homme qu’elles ne connaissent pas. Ce sont ces mêmes idées qui amènent des hommes à avouer de manière volontaire qu’ils victimisent les femmes et qui nous font parfois même craindre de publier nos opinions en ligne. Ce sont ces autres violences anodines, quotidiennes, sournoises, celles qui blessent et rendent mal à l’aise, celles qui nous font taire qui nous violentent le plus.

Nous ne devrions pas avoir à subir de tels évènements pour susciter un éveil collectif en ce qui a trait à notre situation actuelle. Cet éveil collectif, nous les devons à ces quatorze femmes, ainsi qu’à toutes celles que l’on connait. La détresse humaine ne peut être guérie que par un effort à grande échelle, et par la réalisation que la victimisation des femmes n’a pas besoin d’être sensationnaliste pour être réelle. Ces idées qui donnent de la puissance à ce type de violence résident dans notre conception du monde, et nous les véhiculons tous quotidiennement.

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