Lever le voile sur une réalité bien gardée

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Publié le 9 février 2015

Marie-Chloé, étudiante à la maîtrise en criminologie

Lever le voile sur une réalité connue, c’est ce que Yonanan Lowen s’active à faire, entre autres, en réclament 1,2 million de dollars en dommages et intérêts à la Direction de la protection de la jeunesse, à la Commission scolaire La Seigneurie des Mille-Îles de même qu’à une école et à un collège hassidique pour avoir été privé de son droit à l’éducation en vertu de la Charte québécoise des droits et la loi sur l’éducation de la province.

Monsieur Lowen, élevé et scolarisé pour la plupart de sa vie dans la communauté juive hassidique cloîtrée de Boisbriand, au nord de Montréal, l’homme de 37 ans ne peut pas lire ou écrire en français, trébuche à travers des textes anglais et est confondu par les tâches les plus élémentaires posées des élèves de l’école primaire.  Ainsi, il envoie un cri d’appel via cette poursuite, un cri qui appelle au changement.

S’il la réalité de monsieur Lowen, et de plusieurs milliers d’autres juifs hassidiques, est une réalité bien connue par les instances gouvernementales, il semble qu’il n’en soit pas le cas par le public, règle générale. En 2006, Radio-Canada révélait que des milliers d’enfants juifs hassidiques étaient scolarisés en contravention de la Loi sur l’instruction publique, c’est-à-dire qu’ils fréquentent des écoles exclusivement religieuses et ne respectent pas les programmes obligatoires. Ces enfants seraient certes éduqués, voire davantage que les jeunes des écoles du ministère en termes d’heures, mais via un savoir presque uniquement religieux.

Cette question soulève d’importantes réflexions, tant en ce qui a trait à notre gestion de l’éducation, de nos lois que celle de notre responsabilité sociale.

C’est en abordant davantage l’aspect des victimes que je pose ma réflexion. Victimes, termes dont l’emploi est au sens large du phénomène.

Si un des concepts clés de ces communautés religieuses réside dans le fait d’isoler ses fidèles de ce qu’elles considèrent comme étant les mauvaises influences de la ville, il en résulte une réalité qui s’apparente à une microsociété en réclusion. J’y vois un parallèle trop important avec la notion de prison et c’est là que mon inquiétude grandit. Limite de la liberté, socialisation inadéquate à la réalité et perte de liens sociaux sont des effets similaires et au combien négatifs de ces prisons.

Les victimes, conscientes ou non, ce sont ces enfants qui naissent dans un environnement fermé et inadéquat au développement de leur plein potentiel. Un milieu où les normes ne sont pas celles de la société générale. Avoir des spécificités et des caractéristiques culturelles diverses c’est un atout majeur, mais quand cela devient extrême (peur des autres, impossibilité de communiquer, etc.) il existe un problème. C’est d’ailleurs l’argumentaire principal de monsieur Lowen. Nous avons un système dans lequel la « Loi sur la protection de la jeunesse » mandate le Directeur de la protection de la jeunesse pour intervenir lorsqu’on lui signale une situation où il pourrait y avoir compromission de la sécurité ou du développement d’un enfant. Compromission du développement lit-on. Pourtant, malgré cela, les yeux au pouvoir semblent demeurer fermés à la réalité quotidienne de ses enfants.

Loin de moi l’objectif de blâmer une institution qui se porte à la défense des droits des enfants, ou encore les familles qui font partie de celles qui ont donné à leur enfant l’éducation qui leur semblait la plus adéquate dans leur contexte de vie donné. D’ailleurs, dans une entrevue avec Allan Woods, l’homme affirmait qu’il connaît beaucoup de Juifs orthodoxes qui souhaitent secrètement une meilleure éducation et de meilleures conditions de vie pour leurs familles.

La question est davantage de se remettre en question en tant qu’individus, en tant que société faisant face à de telles situations. La question est d’être capable de se lever et de ne pas accepter que l’on fasse des victimes alors que nous avons les moyens de l’éviter.

Peut-être serions-nous plus actifs dans notre implication et notre quête d’information si chacun d’entre-nous réalisait que ce phénomène nous rend également victime.

Les victimes, clairement inconscientes –généralisation gratuite-, ce sont nous. Cette société qui accepte de ne pas en savoir plus par peur de devoir agir, cette société qui se cache derrière le droit à la religion pour ne pas dénoncer des problématiques inacceptables, et ce, sans égards à la croyance.

Ce sont des débats, des opinions, des implications, brefs, ce sont des citoyens actifs dont on se prive en acceptant que des cerveaux en quête de savoir ne soient pas sur un banc d’école où on y enseigne des bases importantes. Nous appauvrissons notre pluralisme et notre savoir collectif et c’est un coût, certes difficilement quantifiable et tangible, mais c’est un coût que l’on paiera chèrement, je crois.

Il n’est pas facile d’exprimer une telle réflexion. J’ai dû longuement y réfléchir, car j’avais peur de blesser ou d’être interprétée négativement. Toutefois, je refuse de me censurer par peur de mettre en lumière un sujet qui me touche et qui nous touche. La portée de ce billet n’est pas de mépriser, juger ou blâmer, mais bien de s’ouvrir et d’accepter les situations problématiques et de les modifier, petit à petit, en levant le voile.

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