Le coût de l’austérité

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Établissement de Donnacona, Google Map

Publié le 11 novembre 2014

Ariane et Alexandre, étudiants en criminologie

À une époque où toute décision politique peut être justifiée au nom de la santé économique, il n’est guère surprenant de voir surgir dans notre domaine de nombreuses coupures budgétaires et une nette réduction du financement des programmes de réinsertion sociale et de prévention de la récidive dans les pénitenciers.

Le philosophisme d’austérité des autorités politiques et gouvernementales actuelles, loin de s’arrêter aux coupures de prestations sociales, n’a pas manqué d’écorcher notre système pénal : ces coupes majeures, qui s’inscrivent dans une commande de redressement des finances visible à l’échelle mondiale, touchent non seulement le financement des programmes essentiels à la réhabilitation des détenus et les services auxquels ceux-ci ont droit, mais aussi des coupures de postes.

Ainsi, les détenus participants au programme de travail au pénitencier se voient écoper d’une coupe de 30% de leur salaire, pourtant déjà très faible (moins de 10$ pour une journée entière de travail). La coupe de cette allocation, pourtant bénéfique sur le plan de la réhabilitation, et de l’accès aux produits de base (produits d’hygiène, vêtements, etc.) ne rapportera que quelques millions à l’état, tout au plus. De plus, les intervenants formés afin de les réhabiliter sont étouffés par le stress d’une situation d’emploi instable et d’une baisse d’effectif monumentale. Les professionnels du milieu carcéral en postes contractuels son périodiquement renvoyés par des directeurs haut-placés, dont la décision est basée sur des évaluations de la performance très subjectives, voire discrétionnaires.

Les intervenants restants, quant à eux, se voient obligés de remplir le double de leur charge de travail en un temps largement restreint, et ce, sans en altérer moindrement le rendement et la qualité. Après tout, la sécurité du public en dépend! Ces coupes font donc apparaitre dans le milieu un climat d’incertitude, de précarité et d’instabilité qui ne favorise aucunement le traitement efficace des personnes prises en charge par ces institutions.

Mais comment renverser la vapeur, comment convaincre la population et le gouvernement actuel de l’importance de ces programmes et interventions? Il semble en effet assez difficile de modifier les convictions et perceptions d’un public qui se voit bombardé d’articles biaisés, de reportages fallacieux et de statistiques affolantes sur le crime et la sécurité nationale. Tout semble porter à croire que la population exige désormais de son gouvernement une garantie de sécurité totale, infaillible, et à très faible coût.

Il est donc intéressant de noter que les tendances politiques actuelles en matière de justice pénale (comme les incarcérations accrues, et l’augmentation de la sévérité des peines) mises en place par le gouvernement Harper sont les premières à affecter le portefeuille des citoyens. En effet, malgré une baisse constante du taux de criminalité ces vingt dernières années, on assiste à une criminalisation presque systématique des infractions à faible gravité : des offenses auparavant traitées par procédure sommaire, ou par des mesures extrajudiciaires (donc à moindre coût) se voient maintenant transformées en peines minimales obligatoires, moyennant des frais administratifs très élevés, mais presque aucun effet sur le taux de criminalité. Ne citons à titre d’exemple que les incarcérations pour possession simple de drogue, qui ont décuplées dans les dernières années.

Le résultat? Une surpopulation catastrophique des prisons et des pénitenciers, qui souffrent en plus d’une réduction constante du personnel traitant. Pourtant, une bonne partie de ces délinquants occasionnels pourraient bénéficier d’une réhabilitation efficace en communauté. Il est donc intéressant de se demander si l’incarcération à coût élevé d’une personne à criminalité faible ne peut être évitée sans mettre en danger qui que ce soit. La réponse, selon nous, est sans équivoque. Les statistiques démontrent qu’une politique tough-on-crime peut très difficilement être combinée avec une réduction des dépenses d’état. À simple titre d’exemple, un détenu de sexe masculin au pénitencier coûte en moyenne à l’état 117 788$ par année; une femme, presque le double.

Il y a donc lieu de s’interroger sur les coupures des programmes de réhabilitations et de développement personnel pour les détenus. L’implantation de programmes, loin d’être une dépense inutile, permettrait d’offrir une solution stable et à long terme en matière de sécurité allant au delà de la simple contention des détenus, qui est la plupart du temps sans effet sur leur comportement. Sans dresser un tableau utopique des effets de tels programmes, qui ne réduiront pas à néant la criminalité, il est néanmoins avéré que ceux-ci ont un effet réel sur les taux de récidive, et épargnent de ce fait de grandes sommes à la population, tant socialement qu‘économiquement.

Il importe donc de se questionner collectivement sur les valeurs qui importent à nos yeux, de faire la différence entre celles-ci et nos volontés économiques, et de reconsidérer notre vision de la sécurité. Nous ne pouvons nous distancer des personnes judiciarisées qui évoluent au sein de notre communauté. Il est notre devoir social, et celui des intervenants plus particulièrement, de veiller au bien être et à la sécurité de tous, et favoriser activement la formation de citoyens fonctionnels, libres, et participants de manière bénéfique à une vie en société. Cet effort soutenu, prolongé, et réfléchi, permettra l’économie de millions de dollars d’impôts, et une sécurité réelle et visible dans la communauté. Après tout, sommes nous réellement prêts à mettre de côté nos valeurs de justice au nom de l’économie?

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