Cuisine, déco, réno…investigation.

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Investigation

Publié le 13 mars 2015

Marie-Chloé, étudiante à la maîtrise en criminologie

12 décembre 2013, la chaîne Investigation, spécialisée en divertissement criminel, est lancée sur les ondes québécoises. Une chaîne entière qui se consacre autant « aux histoires classiques de crimes qu’aux grands mafieux et aux enquêtes policières » pouvait-on lire dans un article de La Presse.

Nous les avons vu apparaître ces chaînes où les rénovations sont à l’honneur, où les chefs caractériels se suivent et cuisinent sans arrêt ou encore, où quelqu’un décore et bricole l’inimaginable. Tout le monde a besoin d’inspiration pour les rénos, il faut cuisiner et les repas semblent revenir plus vite que nous ne les mangeons et nous avons tous un vieux meuble auquel l’émotion nous relit, mais en quoi sommes-nous liés dans notre quotidien à la criminalité, aux grands mafieux et aux drames familiaux de ce monde?

En quoi, sommes-nous attirés par un accès concentré à la criminalité?

D’où est né cet engouement pour la criminalité, pour le visionnement d’un phénomène social dont nous cherchons à nous distancer, que nous tentons de combattre, voire d’éliminer?

Mon questionnement porte donc sur notre besoin de voir le fait criminel du plus près possible, dans le plus de détails possibles, alors que dans la réalité, nous agissons paradoxalement, nous cherchant à nous éloigner le plus possible des sources et risques du crime. Plus, toujours plus, de prisons, de peines plus sévères et une crainte grandissante face au crime, mais un intérêt voyeur de consommer de ces histoires dans le confort de son salon semble être la norme. Pourtant, il ne semble pas que la relation entre ces deux réalités soit logique.

Les politiques des dernières années sont de plus en plus sévères, les gens jugent de façon publique et durement les cas médiatisés, ils (non, ce n’est pas tout le monde) espèrent des peines et sentences exemplaires pour les auteurs de peur de les voir dans leur rue, leur quartier, leur épicerie et la croyance d’un taux de criminalité élevé demeure. Pourtant, malgré les moyens que la population semble vouloir prendre pour s’éloigner du crime, le paradoxe revient : la population veut se rapprocher sournoisement, voire vicieusement de la criminalité. Qui a tué? Pourquoi? Que faisait la famille? Tout y passe. La curiosité est grandissante quand on parle de criminalité. Les criminologues auront en tête la fameuse blague –ou pas- des partys de Noël durant lesquels tout le monde veut qu’on raconte une histoire sanglante parce que notre quotidien doit être au combien palpitant et excitant, après tout, nous avons des billets de loge pour le spectacle du crime.

Cette curiosité malsaine, c’est, entre autres, parce que dans le cadre de ce contexte d’acceptation sociale de la violence, les crimes violents et – assassiner en particulier- sont décrits de façon disproportionnée par rapport à leur prévalence dans les chiffres de la criminalité réelle. Cette forme d’intimité avec la réalité criminelle nous mène à une relation étrange avec le phénomène.

Mes interrogations et mes craintes quant à l’effet d’une chaîne de cette nature porte sur la les conséquences de l’abondance et de la surreprésentation en ce qui a trait à la construction de notre savoir –imaginaire- collectif.  D’ailleurs, la population générale n’est pas liée de façon intime ou directe au crime. Notre relation passe donc par ces émissions, par ces nouvelles ou… par ces chaînes. Aux États-Unis par exemple, c’est environ trois Américains sur quatre (76 %) qui se renseignent sur le crime par l’unique intermédiaire des médias (Dorfman et Schiraldi, 2001) alors que la diversité des contenus n’est que très peu retrouvée.

Le contenu des émissions présentées forme alors une représentation de que ce qu’est le crime, de qui est le criminel. En ce sens, Jodelet (1989) affirme que l’opinion du public et les représentations sociales passent par la construction d’images et de représentations qu’elle définit telle « une forme de connaissance, socialement élaborée et partagée, ayant une visée pratique et concourant à la construction d’une réalité commune à un ensemble social. » Quand nous construisons notre réalité sur ces émissions de divertissement, nous devenons voyeurs d’une réalité créée pour attirer l’attention. Les effets sont pervers. Déformations des références à la criminalité, sentiment d’omniprésence du phénomène (lire : les peines exemplaires, les sentences plus sévères seront alors une réponse logique à l’envahissement). Mais de quel envahissement de la criminalité avons-nous peur, s’agit-il de celui créé ou de celui réel?

Effectivement, ce glissement de l’information vers le divertissement crée un flou dans la culture populaire et le savoir (Dowler, Fleming et Muzzatti, 2006). Si les médias sont notre source d’information première, voire unique, en ce qui a trait à la criminalité, leur mouvance dans le divertissement, voire le fictionnel aura des effets que l’on peut qualifier de majeurs. National Geographique mentionnait d’ailleurs que les consommateurs de télévision s’informent et croient des faits présentés qui sont en fait des réalités qu’ils sont déjà prêts à croire et accepter. Une forme de filter bubble laissant uniquement l’information désirée être assimilée. Suivant l’idée de la bulle filtrante, l’idée de la criminalité risque ainsi de se cristalliser dans une vision unique et stéréotypée, ne laissant que peu de place à la science et aux changements.

De plus, plusieurs séries présentent le contenu comme étant basées sur des faits vécus, des faits réels. Cette tangente de la société à voir ce qui se passe dans la vie des gens n’est plus uniquement retrouvée dans les émissions de rencontre, mais également dans le contenu télévisuel à saveur criminel. Oliver et Armstrong (1995) soulevaient l’impact l’influence majeure qu’a une série présentée comme étant basée sur des faits réels par rapport à la construction de la réalité du téléspectateur. En effet, il s’agit d’un autre facteur ayant un effet sur les stéréotypes et attentes illusoires envers les institutions en autorité.

Nous nous construisons donc une réalité tout autre, dont les référents sont biaisés et mis en scène.

Nous nous créons des attentes basées sur des faits…créés.

Bref, un cercle vicieux semble se dessiner quant à l’information reçue et acceptée.

Ma peur porte conséquemment sur l’avenir que nous avons en tant que société.

Une société de paradoxe et de dualité dans nos grands principes et nos actions et dans notre représentation sociale et notre savoir limité.

 

…Et puis,

comment en sommes-nous arrivés à accepter que 24h sur 24h (lire : accès à un public général) une chaîne diffuse la criminalité comme une banale émission de décoration de petits gâteaux?

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