Croyances, ignorance et prévention : des comportements virtuels explorés

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Publié le 23 janvier 2015

Marie-Chloé, étudiante à la maîtrise en criminologie

Campagne politique entachée, intimidation, vol d’identité ou logiciel-espion sont des phénomènes teintés, voire tout droit sortis de la génération 2.0. Les scandales sur la vie privée et sur les phénomènes en ligne surgissent dans l’actualité depuis nombre d’années. Pourtant, nous semblons en oublier les conséquences à chaque fois que la nouvelle se retrouve aux archives –et c’est souvent rapidement qu’on la place aux titres des nouvelles désuètes-. L’intérêt criminologique prend tout son sens alors que la sphère virtuelle propulse la criminalité vers la technologie. Comprendre certains facteurs et effets de l’utilisation, aussi banale semble-t-elle, de réseaux sociaux à la Facebook, permet de se questionner à savoir quel type d’utilisateur nous voulons devenir. Dans quel type de futur prendront place les interactions virtuelles, mais davantage, de quelle façon arriverons-nous à « demain » via le respect de notre vie privée?

« Facebook privacy settings : Who cares ?» : un article qui émet des conclusions et des hypothèses sur la question de la confidentialité sur les réseaux sociaux –lire Facebook- poussant à la réflexion tous et chacun d’entre nous. J’utiliserai donc ce dernier afin de donner poids à des convictions plus personnelles.

Qui sont les utilisateurs des paramètres de confidentialité, de quelle façon et pourquoi les utilisent-t-ils ? Ce sont ces questions sur lesquelles les auteurs se sont penchés. La question de la sécurité et de la surveillance en est une qui semble d’actualité, et ce, peu importe l’époque. Qui plus est, les auteurs l’abordent à l’ère que Kirkpatrick (2010) décrit comme « The Facebook Era ». Boyd et Hargittai (2010) portent une attention particulière à l’effet du genre dans les attitudes face aux modifications des paramètres de confidentialité. Aspect qui m’a mené à une réflexion personnelle. Réflexion dont l’implication pratique est importante.

Parmi les conclusions, l’utilisation plus marquée par les femmes des paramètres de sécurité est soulignée. Ce besoin s’expliquerait par une recherche de sécurité quant aux individus dangereux présents sur la Toile. Raynes–Goldie (2010) abonde en ce sens alors qu’elle mentionne qu’il existe une primauté de l’importance de la confidentialité sociale sur celle institutionnelle. Ainsi, les femmes qui adoptent des comportements plus privés agiraient suivant un besoin de sécurité immédiat et plus « tangible ». Dans une culture où tout est rapide, instantané, il n’est guère surprenant que la génération Internet –moi, toi, nous- ne considère pas les conséquences à long terme et à plus large spectre (institutionnelle) de leur utilisation d’Internet, plus particulièrement, du contenu qu’ils y partagent.

Ce besoin de sécurité, ressenti derrière les actions de protection de la confidentialité, présent chez les femmes, va de pair avec les représentations sociales qui forment et construisent l’image de ces dernières. Les représentations concernant la peur du crime, « qui » et « quoi » sont dangereux et comment être en sécurité, sont profondément ancrées, au point tel qu’elles sont devenues la norme dans l’imaginaire collectif. D’ailleurs, j’ose croire qu’une image sociale de la femme vulnérable accompagnée d’une couverture médiatique importante à l’égard des prédateurs sexuels sont des critères importants de modifications de comportement chez ces dernières. Je crois profondément que la culture de la peur en est une qui a su faire ses preuves quant à sa capacité de contrôle, d’oppression et de conformité, et ce, autant chez les femmes que chez les hommes.

En effet, le sentiment d’être menacé devient ainsi un outil d’oppression et de restriction de la sphère publique. La sécurité représente alors un élément clé dans la décision de « privatiser » ses informations. Si l’implication dans le respect de la vie privée par les utilisateurs semble une nouvelle réjouissante, il faut tout de même prendre en compte certains aspects que je considère moins glorieux en terme de valeur de société et d’avenir.

Ce contrôle, somme toute préventif, agit telle une limite psychologique et réelle sur les actes des femmes –et des hommes, ne soyons pas leurrés- modifiant les référents socio-culturels portant sur la sécurité. Les auteurs diront que : « dans la mesure où les femmes apprennent que la vie privée est tout simplement une solution à un problème de sécurité, elles sont privées de la possibilité d’explorer les avantages potentiels de s’engager en public et le droit de choisir les préférences de confidentialité et paramètres de confidentialité correspondants à leur besoin sur des sites comme Facebook. » (Boyd et Hargittai, 2010). En découle la logique selon laquelle les populations à risque auraient des comportements davantage sécuritaires. Ainsi, la probabilité d’un profil plus privé chez les femmes serait-il le reflet d’une vie « contrôlée » par des images comportant le stéréotype de la femme incapable de se défendre. La modification des paramètres de confidentialité serait-elle alors une cause de l’insécurité, mais également une conséquence ?

Ce que les femmes vont partager a une influence certaine dû à l’image de la femme vulnérable qui est projetée tant dans l’imaginaire collectif que dans les médias de masse. La réflexion mène à la question de l’œuf ou de la poule. Il m’apparait qu’un cercle vicieux est présent par rapport à la réponse que l’on a face aux données et à la réponse de prévention-solution qu’on propose. En tant que société, il faut réfléchir aux effets négatifs de l’adoption d’un récit différencié selon le genre. En effet, n’y a-t-il pas un risque à mettre l’accent sur la sécurité des femmes? Et si on mettait alors de côté l’aspect fondamental de la sécurité qui est un enjeu général, un enjeu qui n’a pas de genre, ni d’âge.

« Who cares ? », certes les femmes, mais il s’agit d’un phénomène sociétal où, sans égard aux genres, des mesures doivent être prises afin de sensibiliser les usagers de la Toile qui partagent des informations privées, et ce, autant au niveau des réseaux sociaux que des sites en apparence « inoffensifs ».

La prévention pour tous permettrait ainsi un regard plus large du phénomène pour les utilisateurs moins à risque et permettrait leur participation à la sensibilisation face aux dangers dont leur proche pourraient être exposés. De plus, si la notion de confidentialité demeure importante dans l’immédiat des utilisateurs, tel que le suggère les résultats, il y a là un problème à long terme important je dirais. La compréhension des enjeux de sécurité liés aux réseaux sociaux, et nombreux sont-ils, doit être acquise pour tous et sous un angle plus macrologique. À quel point accepterons-nous de se sécuriser et de s’autocontrôler?

Somme toute, il semble que la discussion au sujet des paramètres de sécurité pour une plate-forme sociale X et l’influence du genre ne soit qu’une excuse pour soulever un débat, pour soulever l’importance de la prévention et de la compréhension. La question de la criminalité en est une de mouvance, d’évolution et de diversité. Internet est une mine de possibilités à tous niveaux. Son utilisation implique une responsabilisation, encore faut-il être conscient de la bête qu’on utilise. La discussion aurait pu en être une sur l’intimidation, sur la fraude ou sur les rencontres virtuelles. Ce que je veux soulever, c’est l’importance d’agir avec l’idée que les actes virtuels sont des actions aux conséquences réelles.

Boyd, D. et Hargittai, E., (2010). « Facebook privacy settings: Who cares?», First Monday, 15(8), 1-11.

Madroz, E.,I. (1997) Images of criminals and victims : a study on women’s fear and social control. Gender and Society, 11(3), 342-356.

Kirkpatrick, D.,(2010). The Facebook effect: The inside story of the company that is connecting the world. New York: Simon & Schuster.

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