Condamné à tort : la criminalistique au service de la justice ?

4186 0
DSC07188-B3

Publié le 29 janvier 2015

Jennifer, diplômée en criminologie et étudiante en droit

«Condamner sans connaître est le dernier degré de l’imprudence.» Ier s. av. J.-C.

La criminalistique est l’ensemble des techniques de police scientifique destinées à l’identification de l’auteur véritable d’un crime. La condamnation sociale suite à une couverture médiatique d’un procès se fonde particulièrement sur la croyance aveugle en la criminalistique. Or, les techniques les plus réputées ne sont pas infaillibles, notamment en raison de l’absence de standardisation de ces procédés. Par conséquent, une mauvaise analyse des éléments de preuve peut entraîner une condamnation ou une disculpation erronée.

N’est-il pas utopique de croire que la criminalistique mène chaque fois à la condamnation du véritable coupable ? Par exemple, l’analyse des empreintes digitales, des marques de morsures et des traces de pas relèvent de la comparaison et non de la science… par conséquent, diverses interprétations et résultats sont possibles. En ce sens, si une accusation reposait uniquement sur un élément de preuve s’analysant par comparaison, seriez-vous prêt à le condamner sur ce seul élément ?

Plusieurs cas d’erreurs judiciaires illustrent bien le propos. Prenons pour commencer l’attentat terroriste du 11 mars 2004 à Madrid en Espagne. Près du lieu de l’attaque, les experts ont retrouvés un sac de plastique contenant des matériaux servant à la fabrication de bombes. Une empreinte digitale est relevée et analysée afin de retenir des éléments uniques permettant une comparaison dans la base de données. L’analyse permet d’identifier 7 traits uniques pour la comparaison et le FBI arrive à un résultat de 20 concurrents ayant les traits distinctifs de l’empreinte. Pour sélectionner le « bon » candidat, l’appariement exige une correspondance de 12 traits uniques. Le FBI relève 15 points communs avec l’empreinte digitale de l’attentat : Brandon Mayfield, ex-lieutenant de l’armée qui s’est converti à l’Islam. La correspondance des empreintes mène alors à son arrestation et son inculpation. Finalement, la police espagnole établit que l’empreinte digitale retrouvée sur le sac à Madrid est celle d’Ouhnane Daoud, terroriste notoire. La similarité des empreintes digitales de Mayfield et du véritable terroriste est irréfutable : elle contredit le fondement de la criminalistique voulant que les empreintes digitales sont uniques. En effet, des parties d’empreintes peuvent être si semblables qu’on peut associer deux personnes à une même empreinte. La National Academy of Sciences publie son rapport en juillet 2009 : « la criminalistique n’est pas assez scientifique», elle peut donc entraîner des condamnations erronées.

Transportons-nous maintenant à Auburn, New York, le 23 mai 1991. Un incendie est déclaré dans un petit village rural et Sabina Kulakowski manque à l’appel. On la retrouve morte, recouverte de sang, plusieurs marques de morsures présentes sur le corps. Ces marques pouvaient mener à l’identification du meurtrier puisque la dentition de chaque personne laisse une forme particulière et unique. La police identifie un suspect, Roy Brown, qui accepte de faire un moule de sa dentition. Caractéristique particulière : deux dents sont manquantes et laisse donc deux espaces vides dans le moule de cire. Cependant, les marques de morsures sur le corps de la victime montre un seul espace vide. Sur la base de l’hypothèse qu’en mordant la victime, Brown a tourné sa bouche, effaçant ainsi un espace vide, il est trouvé coupable et condamné à 25 ans de prison. Purgeant sa sentence, Brown tente de prouver son innocence et trouve un indice : la déposition de Barry Bench le soir du meurtre, ex beau-frère de la victime. Brown écrit alors à Bench pour l’accuser du meurtre et ce dernier se suicida cinq jours plus tard. Éveillant ainsi les soupçons de la police, elle décida de comparer la salive de Barry Bench à celle retrouvée sur le chandail de la victime sur les lieux du crime : ils correspondent. Une seconde analyse des marques de morsures permet finalement de conclure que Brown n’a pas laissé ces empreintes compte tenu des deux dents manquantes de sa dentition. Par conséquent, la preuve qui avait mené à la condamnation de Brown reposait sur une interprétation non plausible des marques de morsures. Brown recouvre donc sa liberté après une incarcération de 15 ans et obtient une indemnité de 2 600 000 $.

Pour compléter, l’affaire O.J. Simpson. Le 13 juin 1994, à Los Angeles, son ex-femme Nicole Brown Simpson est retrouvée morte. L’enquête est compromise dès le départ : des policiers et journalistes envahissent les lieux du crime et marchent sur les traces de sang qu’ils étalent. De surcroît, les experts ne peuvent plus différencier les traces de pas du meurtrier de celles des policiers. Les enquêteurs se rendent à la résidence d’O.J. Simpson et trouvent une paire de chaussettes tachée de sang dans la chambre de Simpson. Après analyse de l’ADN, qui est considérée la preuve la plus scientifique de la criminalistique, une tache de sang de la victime est relevée : O.J. Simpson est arrêté. Le procès dure plus de neuf mois et le verdict tombe au bout de quatre heures : non coupable. Nécessairement, les avocats d’O.J. Simpson ont mis en doute presque tous les éléments de preuve en soulevant la contamination des lieux du crime par la police. Par conséquent, ce sont les preuves qui ont été jugées et non O.J. Simpson. Cette célèbre affaire illustre bien que tout dépend de la manière dont les indices sont recueillis et comment des éléments de preuve peuvent s’avérer inutilisable.

« WASHINGTON – Un rapport de l’Inspection générale de la Justice aux États-Unis fustige les manquements du FBI, soulignant que la condamnation à mort d’au moins 60 prisonniers, dont 3 ont été exécutés, pourrait avoir reposée sur des analyses scientifiques erronées et témoignages douteux. » – Agence mondiale d’information, Agence France-Presse.

La criminalistique est-elle réellement au service de la justice ou est-ce plutôt une subversion de justice ?

«Condamné faussement, arme-toi de constance : Nul ne jouit longtemps d’une inique sentence.» Publilius Syrus

 

About The Author